Au départ, ce devait être une grande fête musicale célébrant l’énergie contagieuse du rock. Entre débordements, organisateurs dépassés et lieu totalement inadapté, ce festival américain a viré au fiasco et est devenu un véritable cas d’école.
Imaginé pour célébrer les trente ans du rassemblement historique de 1969, Woodstock’99 devait faire renaître son idéal de « paix et de musique » à grande échelle. Du 22 au 25 juillet, plus de 200 000 personnes se retrouvent sur l’ancienne base aérienne de Griffiss, à Rome, dans l’État de New York.
L’affiche rassemble Metallica, Korn, Limp Bizkit, Rage Against the Machine, Red Hot Chili Peppers, Alanis Morissette, Sheryl Crow ou encore DMX. Un programme ambitieux, conçu comme le concert d’une génération. Il deviendra le symbole des dérives de l’industrie du spectacle.
Dès les premières journées, les mouvements de foule se multiplient et deviennent difficiles à maîtriser, des panneaux de bois sont arrachés afin de servir au crowd-surfing [le fait de se laisser porter par la foule] et les blessés affluent vers les postes médicaux. Une atmosphère hostile aux femmes s’installe également. Des spectatrices sont harcelées, déshabillées ou agressées au milieu du public. Dans les jours qui suivent, la police confirme enquêter sur quatre viols, tandis que des secouristes et des témoins font état d’autres violences sexuelles.
Une poudrière à ciel ouvert
Le dimanche soir, le désordre dégénère en émeute. Des bougies distribuées pour une veillée contre les armes à feu sont utilisées pour allumer des brasiers. Des stands sont pillés, des distributeurs vandalisés et des remorques incendiées. Les Red Hot Chili Peppers jouent alors Fire, reprise de Jimi Hendrix, donnant à la scène une dimension presque irréelle. La chaîne de télévision musicale MTV évacue ses équipes et les forces de l’ordre interviennent au milieu des flammes et des déchets. La musique agressive de certains groupes a souvent été présentée comme la principale responsable. Pourtant, plus que leur musique, c’est l’attitude de certains, notamment Fred Durst, chanteur de Limp Bizkit, qui pose question. Au moment d’interpréter leur titre Break Stuff, il invite la foule déjà chauffée à blanc à laisser exploser toute son « énergie négative ». Mais réduire le fiasco aux seuls faits du groupe masque l’essentiel : Limp Bizkit joue devant une foule déjà épuisée et plus ou moins livrée à elle-même.
Car le festival se déroule en pleine canicule sur une ancienne base militaire recouverte de béton, avec très peu d’ombre. L’eau en bouteille coûte quatre dollars, les fontaines sont insuffisantes et les toilettes débordent. La boue utilisée pour se rafraîchir est contaminée par les eaux usées. À cela s’ajoutent les déchets, l’alcool, les drogues et un service de sécurité insuffisant en nombre et trop peu formé. En cherchant à réduire les coûts et à maximiser les recettes, l’organisation a négligé les conditions élémentaires de sécurité.
La faillite du mythe Woodstock
Les organisateurs Michael Lang et John Scher rejettent d’abord la responsabilité sur une minorité de vandales et sur certains artistes. Face aux accusations de viol, ils minimisent également le problème. Scher demande pourquoi les médias ne parlent pas des « 199 000 jeunes » qui, selon lui, ont passé très un bon week-end. Une défense devenue le symbole de leur incapacité à mesurer la gravité du fiasco.
Le bilan va au-delà de la simple casse : 44 personnes sont arrêtées et des milliers passent par les postes médicaux. Surtout, Woodstock’99 démontre qu’un nom associé à la paix ne garantit rien. En 2022, une série Netflix en trois épisodes intitulée Chaos d’anthologie : Woodstock 99 revient sur cette faillite à travers des archives et des témoignages. Elle met l’accent sur la cupidité, l’impréparation et le déni des responsables, tout en étant critiquée pour la place trop limitée accordée aux violences sexuelles. Plus qu’un concert raté, Woodstock’99 reste un cas d’école : celui d’un festival transformé en produit avant d’avoir été conçu comme un lieu sûr.

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